Chroniques d'un suicidé

Un récit du Tsar...


Chroniques d'un suicidé
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Prélude

Ce récit qui commence ici n’existe pas encore. Seul l’avenir sait de quoi il sera composé. Récit autobiographique ? Roman ? Journal « intime » ? Œuvre philosophique ? (Mais oui, et même Voltaire sortira de sa tombe me demander un autographe… ) A priori, de l’écriture quasi-automatique, ce qui explique que ce ne soit qu’un projet à l’heure où j’écris ces lignes. Peut-être tenterai-je de le publier. Pas gagné. Je n’écris que dans un seul but : faire partager aux autres les sentiments, bons ou mauvais, qui m’habitent en cette période trouble de ma jeune vie de taupin de 18 ans à travers l’écriture. Le récent décès de mon père et la déprime chronique qui a suivi m’ont poussé aux portes de l’abandon de ma classe prépa. Tant que possible, je tâcherai désormais de te parler directement à toi lecteur. Au travers de clins d’œil, ou peut-être de réflexions que mon personnage pourra développer, et qui t’amèneront, si je m’y suis bien pris, à t’y faire réfléchir un instant. Ca ne mange pas de pain. Après tout, tu as la sympathie, ou peut-être la curiosité de me lire, et je ne peux que t’en remercier. Ce que tu vas lire ici pourrait bien à terme s’avérer être un immonde torchon baveux écrit au bic qui fuit, racontant piteusement mes états d’âme sans génie. Ou peut-être un futur best-seller (j’attends de voir là encore… ) Mais maintenant que cette soudaine envie d’écrire m’a repris, tout peut se tramer à la suite de ces lignes ; mon imaginaire n’est pas un monde creux. Bonne lecture donc.
13.2.06 00:53


Entité première

Un rayon de soleil. C’est agréable le matin, cette douce lumière qui vient se porter à mes yeux. Même si mon lit reste une sorte de Saint des Saints de mon petit univers, c’est toujours mieux de se dire qu’Apollon nous a rendu visite sur son char. La chaleur qui émane de l’astre du jour réveille mes sens et contribue à ma bonne humeur. Avec un peu de chance, l’éclat du Soleil me fera bronzer un peu. L’été, comme c’est enivrant…
Sauf que ce n’était pas un rayon de soleil ; sauf que ce n’est pas l’été et qu’il ne fait pas chaud. Ce n’est que le gyrophare du camion-poubelle qui passe en ce froid matin du début de janvier. Quelle m… !

Ce genre de réveil doucereux et réjouissant, puis glacial et traître, nombre de fois j’en ai vécu. Jamais pour me plaire. Même mon imaginaire se ligue contre moi dans ces moments. Dormir, c’est sacré. Rien ne peut égaler ce plaisir. Blotti sous une lourde couette qui m’isole du dehors, comme un cocon, je me laisse bercer au rythme de ma respiration et des lents battements de mon cœur. La tiédeur qui règne ici est un délice. L’oreiller dans lequel s’enfonce ma tête couverte de dreadlocks est le meilleur des doudous. Tout est parfait pour la marmotte humaine que je suis. Tout est calme…

Tut-tut-tut ! L’horrible et ridicule sonnerie de mon réveil me tire à nouveau des bras de Morphée. Sept heures. Lentement la triste réalité me revient. Le froid, les cours, l’isolement… Chaque sortie de lit est comme une sortie de chrysalide. On croit arriver à la vie, mais on se rend compte qu’on doit longtemps rester au sol avant de s’envoler. S’envoler, c’est vivre. Mais vingt-quatre heures suffisent pour qu’un merle, un étourneau, une toile d’araignée ou un gamin avec son filet ne viennent mettre fin à l’aventure. Se lever, c’est pareil ; on souffre en sortant du lit, on est coincé par nos obligations quotidiennes, et quand tout est fait, et qu’alors on peut profiter du temps, le sommeil, ce prédateur, nous attrape. Sauf que s’endormir n’équivaut pas à mourir. Encore heureux.
Le pire, le plus regrettable dans tout ça, c’est que quand on dort, on en n’est pas conscient. On rêve dans ces moments. Parfois c’est agréable ; parfois moins. C’est très souvent quelconque. Mais ça a pour conséquence de nous empêcher de profiter de notre sommeil. D’ailleurs, quand tu dis « J’ai bien dormi », c’est n’importe quoi. Tu t’es bien reposé tout au mieux. Mais tu n’avais pas conscience de ton propre sommeil ; aussi agréable fut-il, tu n’es pas à même de le juger.

Comme chaque matin donc, je vais jouer au papillon. La cruelle ritournelle matinale. D’abord, ouvrir un oeil. Un seul, deux c’est trop dur. D’habitude, je n’arrive pas à le garder ouvert très longtemps. Quelques secondes au mieux. Il faut saisir cet instant pour tendre un bras vers la cordelette qui allume le néon du mur. Une fois sur deux c’est un échec. Trop loin, trop dur. Parfois, un excès de motivation me permet d’y arriver sans souci. C’est à ça que je me dis que, peut-être, ma nuit fut bonne. Quoi qu’on en dise, la lumière est un ennemi. L’œil péniblement ouvert est agressé par les photons, qui contraignent la pupille à se contracter beaucoup trop vite. Alors je clos ma paupière. Je me tourne, dos à la lumière. Et j’ouvre les deux yeux. L’éclat du néon est plus tamisé, presque supportable.

C’est alors que, croyant avoir apaisé les forces du mal qui poussent à me tirer du lit, et pensant pouvoir me stabiliser dans une semi torpeur, le deuxième ennemi apparaît : le son du réveil. Finie la petite mélodie joyeuse de sept heures, voici venu le bruit criard des rappels anti-dodo. Un mécanisme frôlant l’auto-masochisme, mais nécessaire pour mener à bien ma journée. Chaque soir, consciencieusement, je programme ces rappels qui me torturent le matin venu. Rappels qui se démultiplient jusqu’à ce que, effectivement sorti du lit, je mette fin à leur chant de crécelle.

Commence alors une interminable période de vingt malheureuses minutes où je cherche désespérément une raison de ne pas me lever. C’est un combat perdu d’avance. D’autant que je remue bien plus en étant éveillé, et la douceur accumulée durant la nuit se perd au profit du froid ambiant. Le troisième larron.

Sept heures vingt. Puis vingt-cinq. Le cinquième rappel a déjà secoué ma cervelle désormais bien réveillée. Il faut se lever. Même si c’est dur. Même si je n’ai pas envie. A contre-cœur, je me dégage de la couette et m’assieds sur le bord du matelas. Je jette un œil sur l’endroit où j’étais encore allongé il y a quelques secondes. Des draps froissés, un creux dans le sommier mou. On pourrait croire, en figeant l’instant, que j’ai veillé une nuit durant, en contemplant une jeune fille dormant là et qui se serait volatilisée. Mais de fille, jamais il n’y en a eu ici, et jamais il n’y en aura. Pas dans cette chambre. Pas avec moi.

En fait, c’est surtout le froid, encore lui, qui se manifeste. Il me tétanise, il me pénètre. Un désagréable frisson glacé me parcourt l’échine et fait s’hérisser les poils de mes bras. Instinctivement, je recherche la chaleur. « Là, juste derrière toi », me dit une petite voix au fond de ma tête. Elle n’a pas tort, il est encore temps de replonger réchauffer mon lit, ma bulle protectrice. « Non, non ! Lève la tête, regarde là-bas ! » me dit une autre voix. Effectivement, il y a mes vêtements, posés négligemment sur une chaise hier soir.
« Quelle horreur, n’y va pas, il y a du carrelage glacé entre les deux !
- On ne discute pas et on y va ! Il faut bien se lever, ôte-toi de notre chemin, la paresse !
- Tu n’y peux rien, stupide conscience, je peux ramener notre hôte au sommeil, tu le sais bien, et tu devras t’y plier.
- Attends que je lui fasse prendre son réveil, vile harpie !
- Ca y est, comme chaque matin, ça insulte, et dans tout ça qui a le dernier mot ? Hein, qui ?
- On prend les paris ? A huit heures il sera assis au lycée.
- C’est ce qu’on verra, archaïque débris de sagesse.
- OooooOOOHHH !!! »
Soudain, je me rends compte que je viens de crier tout seul dans ma chambre. Autour de moi, personne, évidemment. Ces voix, si réelles, si proches…

Ca fait maintenant trois mois que je cohabite avec elles. Je suppose qu’en fait, il y en avait déjà une avant, celle que la nouvelle appelle « la conscience ». Puis l’autre, dénommée « paresse » par son homologue, est arrivée. De plus en plus présente, pressente. Je ne sais pas comment elle est arrivée. Peut-être n’était-elle que retirée au fin fond des circonvolutions de mon cerveau ? C’est peut-être ça la schizophrénie… Paraît-il que ça conduit au suicide. Toujours est-il que ce dialogue interne me donne la migraine. Comme si j’avais besoin de ça en plus. Bon, quelle heure est-il ? Un œil sur le réveil donne le coup de grâce à la paresse - pour ce matin du moins. Sept heures trente-deux !

D’un coup, tout s’accélère. D’un bond, je passe du petit bout de moquette qui entoure mon lit à la chaise où mes vêtements m’attendent toujours. Je m’habille vite, mais fébrilement. Je perds d’ailleurs quelques précieuses secondes en changeant de paire de chaussettes. Celle que j’avais préparée hier était fine et moche ; avec le froid qu’il fait ces jours-ci, et mon pantalon trop court, mieux vaut changer ça. Aucune originalité vestimentaire au delà de ça : un jean, un t-shirt orange sous une chemise kaki dans le plus pur style commercial pseudo-Hawaiien, le tout caché sous un pull marron offert par ma mère à Noël. Seule particularité : les deux bandeaux, un noir, un blanc, qui cintrent ma tête pour plaquer mes locks encore neuves et raides…

[To be continued…]
7.1.06 23:52


Entité seconde

Ces dread-locks sont les seuls marques de joie que je laisse transparaître désormais. Notons qu'il y a peu, j'étais franchement triste à voir. Je jette un regard vers la glace brisée de ma chambre. Derrière les bandeaux, elles semblent discrètes, seules quelques unes se dégagent par l'arrière pour former des sortes de grosses piques. Mais sans eux, elles se réveillent toutes pour faire rejaillir le mythe du Roi Lion sur mon crâne. Sur le fond, c’est amusant à voir, mais socialement peu présentable. Et surtout, ce n’est pas le but. Imagine un peu Bob Marley avec le profil de Chico. Je m’en passe volontiers. Bref, si lion il y avait en moi, chaque soir il mourrait dans la jungle, terrible jungle… Ce n’est jamais que la raison d’être de ces deux morceaux de tissu élastique. J’espère juste que mes cheveux vont pousser assez vite, histoire de détendre tout ça…

Passé ce moment de contemplation narcissique et indéfendable, je reprends ma marche en avant. Sept heures trente-sept. Bon, il est clairement trop tard pour aller manger au lycée. Le petit déjeuner, si on peut appeler ainsi la maigre quantité de nourriture que je compte avaler, se passera donc ici. Que me reste-t-il ? Un fond de müesli au chocolat, un peu de lait que je soupçonne être en train de tourner, et plus une goutte de jus d’orange. Au moins, ça ira vite à descendre. J’allume la radio et mâche sans envie. Manger n’est pas un plaisir solitaire. Il n’y a guère que lorsqu’on dîne avec des amis et qu’on rigole à table qu’on profite d’un repas. Mais comme nous sommes bien élevés (n’est-ce pas ?), nous ne parlons pas la bouche pleine. Bref, manger apparaîtrait presque comme une entrave à la vie sociale ; juste un prétexte maladroit. Et sur le fond, ne dit-on pas « Il faut manger pour vivre, et non l’inverse » ? Encore que dans mon cas, ce serait même « Il faut manger pour survivre ». Mais honnêtement, quel intérêt ? Se nourrir, digérer, utiliser l’énergie, évacuer. L’homme a ça de moins sur le végétal chlorophyllien, il ne fabrique pas lui-même son énergie, il a besoin du milieu extérieur. L’autarcie alimentaire pour l’homme, ce serait une prouesse extraordinaire ! Ne serait-ce que pour aider les Éthiopiens qui meurent de faim dont me parle la radio depuis deux bonnes minutes. Ou pour m’en faire gagner cinq de sommeil chaque matin. Il suffirait d’inventer une sorte de gélule saturée en protéines et glucides qu’on prendrait dans un grand verre d’eau, et hop ! C’est parti pour toute une journée ! Pour les grincheux, rien ne vous empêche de continuer à vous sustenter normalement ; à la limite, manger deviendrait une sorte de luxe… Ou deviendrait vraiment un plaisir, parce que tu retrouverais des goûts familiers moins régulièrement. C’est comme tout, on fait moins attention aux choses auxquelles on est habituées.

Je regarde mon bol vide. A la radio, un homme parle de la grippe aviaire en Turquie, puis un autre parle de l’ouverture des soldes. Seul point commun, la contagion. Je pose mon bol dans l’évier, le rince à la va-vite, et regarde une nouvelle fois mon réveil ; sept heures quarante-six. Il va falloir se remuer, il me semble. Je saisis avec une sorte de dégoût mon classeur de maths, puis plus tranquillement celui d’anglais, indifféremment la pochette de sciences de l’ingénieur et jette sans retenue celle de français dans mon sac. J’ai oublié de préparer ma colle. Saleté. J’improviserai, tant pis. Vu que je n’ai aucune envie de courir, je mets précipitamment mon écharpe et mon manteau, éteins la radio et la lumière, et sors de ma chambre. Une fois les escaliers de Lilliput descendus - ainsi appelés eu égard aux dix malheureux centimètres de hauteur séparant deux marches, je me retrouve à une porte du froid vif et sec de Valenciennes. Je n’ai qu’à tendre le bras et appuyer sur un bouton pour ouvrir la porte. Comme si j’en avais envie. Bzzzt. Porte ouverte. Froid. Vent. Bruit des voitures. Gens qui me dévisagent de biais. Une journée comme les autres, à attendre le retour de la nuit.

[To be continued...]
14.1.06 23:50


Entité troisième

Valenciennes est ma ville d’adoption. Logiquement, quand une famille adopte un enfant, tout le monde est content : le jeune parce qu’il a un père, une mère, des frères et sœurs ; les parents, parce qu’une adoption peut être vécue comme une sorte de naissance (en moins fort, bien sûr, mais pourquoi pas ?) ; et parfois même pour la progéniture du couple, qui voit arriver un nouveau compagnon de jeu. Parfois, malheureusement, l’intégration du petit nouveau échoue. Indifférence des parents ou hostilité de la fratrie en sont alors souvent les causes. A moins que l’enfant lui-même ne se renferme dans un espace psychologique clos. Eh bien il en est de même pour moi ici : la ville, le lycée et les gens sont les parents ; les profs et les amis , ce sont les frères et sœurs ; moi et ma chambre sommes l’enfant. Valenciennes et le lycée se foutent pas mal de moi : je ne suis qu’une unité de population ou une tête pensante fondue dans la masse. De mon côté, je suis mieux chez moi à lire, écrire et écouter Tiersen que dehors. Syndrome de la bulle isolante. Finalement, seuls les frangins m’ont accepté. C’est toujours ça de pris, sans quoi j’aurais du souci à me faire. Mais la France est une démocratie, et à deux contre un le parti de l’échec l’emporte. C’est assez déplaisant de marcher dans les rues et du subir les regards soupçonneux des quidams qui me croisent. Je me dis parfois que je suis indésirable sur ces trottoirs, presque une cellule cancéreuse, car portant des locks, car essayant de sourire malgré la fatigue tenace ; cellule malade noyée dans une multitude de consœurs saines. J’essaie de me convaincre que ce flot humain sans âme est une leucémie, et que je suis le dernier globule blanc valide. Mais moi-même, j’en doute.

Ces sombres pensées m’accompagnent jusqu’à mi-parcours. J’arrive Place de la République. Inutile de t’imaginer une place majestueuse respirant l’Histoire à plein nez, tu serais loin du compte. On y trouve des bâtiments publics, type CAF ou CPAM, quelques petites maisons mitoyennes, un kébab, un bar et l’entrée principale du lycée Henri Wallon. La place a été entièrement refaite il y a peu, et franchement ça frôle le désolant. Certes, les petits buissons et les arbres (qui ont encore des feuilles en Janvier, tout ce qu’il y a de plus naturel), c’est très joli, et le dallage est net. Mais c’est la victoire finale du gris en ville. Tout est gris. Encore qu’à cette heure, tout est noir plutôt, le manque criant d’éclairage public rend ce centre névralgique de Valenciennes presque glauque.

Tout ce décor m’importe peu après tout. Je le connais par cœur tant il est vide de sens et d’originalité. Les seules choses qui changent ici sont les voitures et les bus en mouvement. D’ailleurs, un bus passe. Comme c’est banal. Machinalement, je jette un œil à travers ses vitres. Il est bondé. Des jeunes pour l’essentiel, tout aussi motivés que moi on dirait. Seule une personne me regarde. Une personne âgée avec des petites lunettes et le crâne dégarni. C’est bizarre ce regard, il me rappelle… Il me rappelle…

Mon Dad’…

L’espace d’un instant, j’ai cru revoir mon père tout aussi étonné et ému que moi. Ma gorge se noue ; une bouffée de chaleur m’envahit en même temps que mon cœur s’emballe. Pour rien. Le bus passe, mes vaines illusions aussi. « Il ne faut pas Charles, Dad’ n’est plus là, il faut essayer de tourner la page » me glisse l’une des petites voix. Qu’importe, je ne l’écoute pas. Une seule chose compte pour moi : j’ai cru revoir mon père, et son absence me fait mal. Les yeux embués, je traverse la rue. Garder son calme. Ne jamais l’oublier, mais toujours rester calme. Je m’efforce à le faire. La réussite n’est pas toujours au rendez-vous.

J’arrive au lycée le regard dans le vague et l’esprit ailleurs. Comme chaque matin, je passe devant les autres élèves de ma classe en les saluant vite fait. Ca consiste juste à lever un bras et marmonner « salut tous ». A vrai dire, j’ai la flemme de faire plus. Serrer la main de neuf gars et faire la bise à trois filles, c’est gentil mais assez inutile, surtout si c’est pour partir dans la seconde qui suit. Certains ne me comprennent pas. Je m’en fous pas mal de passer pour un asocial du matin, j’ai encore assez de présence pour exister au delà du salut cérémonial de huit heures moins deux.

Donc je monte vers la salle 406, la salle de cours des MPSI1, avance au quatrième rang, et m’assieds à droite, côté couloir. C’est ma place. C’est ici que je vais voir filer six heures, à écouter trois profs différents et recopier religieusement le savoir qu’ils tentent de me transmettre. Durant ce laps de temps, sept feuilles de papier 21x29,7 vont accueillir un sixième de cartouche d’encre bleue, et quelques traits noirs, verts ou rouges. J’aurai dans mon bagage trois nouveaux théorèmes, cinq démonstrations, quatorze mots de vocabulaire anglais et une notion de cinématique mécanique. Naturellement, tout sera très vite oublié. Il faut ajouter à ça une colle de maths où je me ferai gentiment qualifier de « constructeur de maisons sans fondations » - l’humour légendaire des profs…-, une repas que mes boyaux auront du mal à oublier - la gastronomie fine et légendaire des cantines scolaires… -, et la fameuse colle de français où mon professeur me dira « vous parlez bien, vous êtes très présent, mais vous êtes complètement à côté de la plaque » - le baratinage d’un prof de lettres ne marche décidément jamais…
Une journée classique en bref.

Passé le repas du soir, toujours au lycée, qui s’avère être le seul moment à peu près agréable de la journée, je repars vers ma petite chambre et m’y enferme. Comme chaque soir, je fais mine de relire mes cours en diagonale, tente de m’intéresser aux exercices demandés pour le lendemain, puis laisse tout tomber et file me laver. Autant que possible, je retarde au plus tard possible l’heure de la douche. Je garde le meilleur pour la fin. Se laver, écrire, dormir. Les trois sont à la fois une nécessité et une drogue. Nécessité d’être propre et reposé, ça flirte avec l’évidence. Celle d’écrire est la garantie de sauvegarde de ma santé mentale. Tout l’influx nerveux accumulé au cours de la journée se déverse sur ces lignes. Mais drogue, même si certains vont hurler à l’hyperbole de l’auteur en manque de mots, se justifie aussi. Chacun de ces trois axes de ma dispersion nocturne est synonyme de fin de journée. Si je passe sous le jet bouillant de la douche, j’y reste au moins vingt minutes, sans réussir à me décider à tourner le robinet d’arrivée d’eau, et au delà du gaspillage inconsidéré en or bleu, c’est tout mon métabolisme qui se trouve ralenti par le sauna que je viens de créer. De là, impossible de rassembler suffisamment de miettes de courage pour retrouver une quelconque envie de travailler. Donc j’écris. Des lignes et des lignes de papier quadrillé tombent sous l’assaut de l’encre de mon stylo. Lorsque ma main gauche faiblit, et seulement à cette condition, je mets un terme à la progression de ces chroniques, et rejoins mon lit pour huit heures durant.

C’est banal, sans originalité, mais la boucle est alors bouclée.

22.1.06 12:10


Livre d'or, d'argent, d'airain ou de fer...

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7.1.06 22:50





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